23 septembre 2026 | Campus UIT, Tunis
Le 23 septembre 2026, sur le Campus UIT à Tunis, la German Business School (GBS) a réuni universitaires allemands et tunisiens autour du panel « AI, Education and Society ». Organisé en partenariat avec l'AHK Tunisie et l'Ambassade d'Allemagne, ce débat s'inscrivait dans la célébration des 70 ans des relations tuniso-allemandes et des 10 ans de la GBS en Tunisie.
En ouverture, M. Maher Tebourbi, président fondateur de la GBS et responsable de la coopération internationale à l'UIT, est revenu sur les dix dernières années. Il a décrit un véritable écosystème tuniso-allemand, et plus largement euro-africain, construit aux côtés de l'AHK, de l'Ambassade d'Allemagne, du DAAD et d'autres organismes allemands.
Il a également présenté la série de séminaires et de débats sur l'intelligence artificielle, lancée depuis l'an dernier avec le Forum tunisien du savoir et du développement humain (FTSDH). Il a enfin évoqué l'intégration de modules d'IA dans l'ensemble des filières de l'UIT, sciences juridiques comprises.
Mettre la technologie au service de l'homme
Le Pr Ahmed Friaâ, président du FTSDH et ancien ministre, a ouvert les interventions en citant une lettre de Voltaire à d'Alembert : la science a de la valeur lorsqu'elle produit des vérités utiles, pas seulement des difficultés surmontées. Pour une nation, la transition technologique n'a de sens que si elle améliore l'avenir de sa population.
« Ce qui importe le plus, c'est comment mettre la technologie au service de l'homme. »
Pr Ahmed Friaâ, président du FTSDH
Ce qui distingue l'IA des révolutions précédentes, a-t-il souligné, c'est l'autonomie. La relation entre l'homme et la machine était verticale, celle d'un maître et d'un apprenti. Aujourd'hui, la machine n'est plus un simple exécutant : elle prend des initiatives et reproduit de larges pans des capacités cognitives humaines. La révolution quantique pose en outre une question de souveraineté sur les données, puisqu'elle pourra à terme casser les systèmes de chiffrement actuels.
Pour la Tunisie, il en a tiré plusieurs orientations :
- passer de l'enseignant détenteur du savoir à l'enseignant animateur ;
- distinguer ceux qui développeront des systèmes d'IA, qui ont besoin de solides bases mathématiques, de la grande majorité qui devra savoir bien les utiliser ;
- encourager l'audace et la créativité ;
- tenir compte des spécificités socioculturelles du pays.
Un exemple illustre ce dernier point : dans les années 1990, l'usage du téléphone mobile était radicalement différent entre pays scandinaves et pays méditerranéens.
Le savoir reste le socle, le jugement fait la différence
Le Pr Dr Robert U. Franz, de la Technische Hochschule Brandenburg, a présenté « The German Higher Education Model in the Age of AI ». Sa thèse de départ : l'IA change la valeur du savoir, pas le besoin de savoir.
L'enseignement valorisait jusqu'ici la capacité à mémoriser et restituer une réponse. Il doit désormais apprendre à la juger, l'appliquer et la défendre. La question n'est plus « savez-vous produire la réponse ? », mais « savez-vous la comprendre et l'assumer ? ».
Il a illustré le profil du diplômé prêt pour l'IA par une pyramide à quatre niveaux :
- à la base, la maîtrise disciplinaire ;
- puis la résolution de problèmes réels ;
- puis le jugement critique : vérifier, remettre en question, contextualiser ;
- au sommet seulement, la littératie IA.
Le tout est au service de la capacité d'agir de l'humain.
« L'objectif n'est pas de mieux prompter, mais de mieux exercer son jugement professionnel. »
Pr Dr Robert U. Franz, TH Brandenburg
Sur l'évaluation, son principe est simple : si l'IA peut faire le devoir, il faut repenser le devoir. Il propose de faire évoluer les examens vers des tâches de plus en plus authentiques. On part du simple rappel de connaissances, on passe par la résolution de cas et la justification des choix, pour aller jusqu'au travail dans un système réel.
Il a rappelé le précédent des calculatrices, que certains voulaient interdire dans les années 1970. Bannir l'IA n'aurait pas plus de sens. Dans ses cours sur SAP, il ne demande plus de répéter des étapes de transaction. Ses étudiants doivent résoudre un problème métier complet, de la commande à la facturation, puis expliquer leurs décisions.
Pour la coopération tuniso-allemande, son mot d'ordre est de co-créer, pas de copier. L'avenir ne passe pas par l'exportation d'un modèle, mais par l'expérimentation commune. Chaque pays y apporte ses atouts :
- l'Allemagne, ses sciences appliquées, ses liens avec l'industrie et sa formation duale ;
- la Tunisie, ses talents, son ambition, sa perspective régionale et son potentiel numérique.
Quatre chantiers s'ouvrent : un enseignement appuyé par l'IA, une évaluation authentique, la recherche conjointe et la mobilité dans les deux sens. Tous répondent à une question partagée : que doivent apprendre les étudiants quand l'IA est toujours disponible ?
Séniorisation des juniors : la réponse de la GBS
Dr Sami Bahri, expert en IA et Program Manager à la GBS, a élargi le cadre à partir de son expérience du conseil en entreprise. Nous vivons dans une société de l'attention, où l'abondance d'information crée une pauvreté de l'attention. La technologie évolue de façon exponentielle, alors que notre capacité d'adaptation reste linéaire.
Il a ensuite décrit le « dilemme de la Gen Z ». Les postes d'entrée, où les jeunes apprenaient le métier pendant deux ou trois ans, disparaissent au profit de l'IA. Selon la logique de destruction créatrice de Schumpeter, les emplois détruits ne réapparaissent ni au même endroit ni au même moment.
« Puisque les juniors ne trouvent plus de postes, la réponse est de les senioriser, dès l'université. Et c'est ce que nous faisons à la GBS. »
Dr Sami Bahri, GBS
D'où la nécessité d'une « séniorisation des juniors » : transmettre dès l'université la capacité de jugement que l'entreprise enseignait autrefois. L'idée s'inspire du concept de « centaure » développé par Garry Kasparov, selon lequel l'humain équipé de la bonne technologie surpasse la machine seule. C'est l'approche du Mini-MBA « AI Enablement for Project Managers », dont la première cohorte vient de s'achever à la GBS.
Dr Bahri a également insisté sur le principe « my data, my AI » : les entreprises devront apprendre à entraîner leurs propres modèles pour protéger leur propriété intellectuelle. Il a conclu sur une responsabilité politique : ni les universités ni les entreprises ne pourront gérer seules cette transition.
Compétents avec l'IA, pas démunis sans elle
Le Pr Dr Markus Breuer (SRH) a consacré son intervention au thème « AI in Higher Education: Skills, Judgement and Employability ». Il a ouvert par une anecdote : un collègue refuse d'inscrire l'IA dans ses descriptifs de modules, comme il n'y inscrit pas la calculatrice.
Les chiffres lui donnent raison, l'IA est devenue un outil de base :
- 78 % des organisations interrogées utilisaient déjà l'IA en 2024 (Stanford AI Index 2025) ;
- la moitié des employeurs prévoient de réorienter leur activité en conséquence ;
- deux tiers comptent recruter des profils dotés de compétences spécifiques en IA (World Economic Forum, Future of Jobs Report 2025).
Le marché du travail a déjà basculé.
« L'IA fait chuter le prix d'une réponse. Une bonne question prend de la valeur, et un jugement argumenté encore davantage. »
Pr Dr Markus Breuer, SRH
Il l'a illustré par un mémoire où un étudiant avait appliqué une analyse SWOT sans rapport avec sa problématique. Pour éviter cet écueil, il a détaillé quatre étapes : cadrer le problème, choisir la méthode, vérifier les sources, porter un jugement.
L'IA ne rend pas le savoir disciplinaire obsolète, elle rend un savoir superficiel plus dangereux. Il propose une progression en trois temps : comprendre, appliquer, puis seulement automatiser. Sa propre expérience en témoigne. Une collecte de données qu'il pensait boucler en deux heures avec l'IA lui a pris un jour et demi, le temps de trouver les bons prompts et de tout vérifier.
Il plaide pour un apprentissage en deux modes :
- « AI off », pour démontrer les fondamentaux, le raisonnement autonome et la lecture critique ;
- « AI on », pour démontrer le choix des outils, la vérification et l'usage responsable.
Il s'agit d'évaluer à la fois l'esprit autonome et le professionnel augmenté. L'objectif final est de former la personne qui fait davantage, et mieux, avec l'IA, sans être démunie sans elle.
Un débat riche avec le public
Les échanges avec le public ont porté sur plusieurs sujets :
- la responsabilité d'une décision humaine prise sur la base d'une IA qui n'explique pas son raisonnement ;
- la formation dès l'école primaire, à la lumière des résultats PISA ;
- la formation en alternance comme levier de séniorisation ;
- le risque d'inégalités face à l'IA ;
- la gouvernance des données en entreprise.
Le Pr Friaâ a mis en garde contre l'idée qu'un parcours sans mathématiques serait un échec. Selon lui, le désamour des maths tient aussi à la façon de les enseigner. S.E. Habib Ben Yahia, ancien ministre des Affaires étrangères, a clôturé les interventions en évoquant l'ouverture internationale de la formation tunisienne depuis l'indépendance.
Prochains rendez-vous
L'UIT et le FTSDH préparent pour 2027 le Colloque de Carthage. Il doit aboutir à des « Recommandations de Carthage » sur l'environnement, les technologies et la géopolitique. La prochaine étape du cycle, « IA et industrie », aura lieu le samedi 24 octobre 2026.
La GBS remercie le FTSDH, l'AHK Tunisie et Transglory Tunisie (groupe Romeu) pour leur soutien.
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